Inondations à Dakar : que produisent réellement les milliards de dépenses publiques ?

Inondations à Dakar : que produisent réellement les milliards de dépenses publiques ?

À chaque saison des pluies, Dakar connaît le même scénario : routes impraticables, quartiers inondés, habitations endommagées et activités économiques perturbées. Pourtant, le risque n’est ni nouveau ni inconnu. Depuis 2012, l’État met en œuvre des programmes et mobilise des ressources pour prévenir et gérer les inondations. Plus d’une décennie plus tard, les mêmes scènes continuent de se répéter.

Cela soulève une question essentielle sur la capacité de la dépense publique à produire des résultats durables. Entre ressources mobilisées, mise en œuvre des projets et résultats sur le terrain, que nous disent les chiffres sur l’efficacité de la réponse publique ?

Pourquoi Dakar est-elle particulièrement exposée aux inondations ?

La réponse tient à la combinaison de plusieurs caractéristiques géographiques et urbaines. La région compte des zones de faible altitude, des dépressions naturelles, d’anciennes zones de Niayes et, dans certains secteurs, une nappe phréatique proche de la surface. Ces caractéristiques limitent l’infiltration de l’eau et favorisent son accumulation.

L’urbanisation rapide aggrave également le phénomène. L’extension des routes, des bâtiments et des autres surfaces imperméables réduit la capacité des sols à absorber les précipitations et accélère le ruissellement. Selon l’ONAS, il y a environ quarante ans, 90 % des eaux de pluie étaient absorbées par les sols et 10 % ruisselaient. Aujourd’hui, la situation serait presque inversée, avec environ 90 % de ruissellement contre seulement 10 % d’infiltration.

Dakar cumule ainsi plusieurs facteurs qui rendent la gestion des eaux pluviales particulièrement complexe.

Depuis 2012 : des ressources mobilisées et une politique qui se poursuit

La lutte contre les inondations a pris un tournant majeur en 2012 avec le lancement du Programme décennal de gestion des inondations (PDGI 2012–2022). Axé sur le drainage, le stockage et le pompage des eaux, le programme prévoyait également la restructuration des zones vulnérables et la relocalisation des populations exposées.

Depuis 2022, cette politique s’est poursuivie à travers plusieurs interventions, notamment le PROGEP, le PGIIS et la Matrice d’Actions Prioritaires (MAP).

En 2025, les documents budgétaires prévoyaient 66,98 milliards de FCFA pour différents programmes liés aux risques d’inondation et de sécheresse. Ce montant n’était donc pas exclusivement consacré aux inondations. Parmi les allocations directement associées à la gestion du risque d’inondation figuraient 22,8 milliards de FCFA pour le PROGEP 2, 3,11 milliards de FCFA pour le PGIIS et 2,6 milliards de FCFA pour la MAP.

Qu’a-t-on réellement exécuté ?

Les crédits inscrits au budget n’ont de sens que s’ils se traduisent par des infrastructures et des services opérationnels sur le terrain. Or, les dernières données d’exécution soulèvent des questions sur le rythme de mise en œuvre des interventions prévues.

À fin septembre 2025, 5,6 milliards de FCFA avaient été exécutés sur trois lignes budgétaires directement liées à la gestion des inondations : 220 millions de FCFA pour le PGIIS, 3,9 milliards de FCFA pour la MAP et 1,5 milliard de FCFA pour les digues de protection et la réinstallation des populations affectées.

Ce chiffre doit être interprété avec prudence : les 5,6 milliards de FCFA ne représentent pas l’ensemble des dépenses liées aux inondations en 2025. Ils correspondent uniquement à ces trois lignes budgétaires et ne permettent donc pas de calculer un taux d’exécution global. Ils illustrent néanmoins un enjeu important : inscrire des ressources au budget ne signifie pas nécessairement que les interventions sont réalisées et opérationnelles.

Pour BudgIT, cette distinction est essentielle. Les populations ne bénéficient pas d’une ligne budgétaire. Elles bénéficient d’un système de drainage fonctionnel, d’une station de pompage opérationnelle, d’un bassin achevé ou encore d’une digue construite avant l’arrivée des eaux. Lorsque les interventions prennent du retard, les conséquences sont supportées en premier lieu par les ménages qui vivent dans les zones les plus vulnérables.

Le gouvernement lui-même a reconnu des difficultés de mise en œuvre en 2025, en demandant l’accélération des travaux de drainage en cours, la mise en place de mesures temporaires lorsque les projets ne pouvaient être achevés à temps, ainsi que le règlement des sommes dues aux entreprises. Il a également demandé une augmentation d’au moins 50 % des ressources de la MAP pour répondre aux besoins urgents.

L’ampleur du problème rend ces retards difficiles à considérer comme une simple question administrative. Le document budgétaire à moyen terme de l’État estime les pertes annuelles moyennes liées aux inondations à 47,89 milliards de FCFA. Par ailleurs, après la saison des pluies 2025, 8 390 ménages, soit environ 75 510 personnes, avaient bénéficié d’une assistance de l’État, pour un montant total de 1,614 milliard de FCFA.

Après plus d’une décennie d’interventions publiques, la question n’est donc plus seulement de savoir combien d’argent est mobilisé, mais aussi de déterminer si cet argent atteint sa finalité dans les délais prévus et avec des résultats mesurables pour les populations les plus exposées.

Au-delà des pluies : restaurer la redevabilité

La gestion des inondations doit également être considérée comme une question de citoyenneté et de redevabilité publique. Les populations des zones inondables ne sont pas invisibles : ce sont des citoyens qui participent aux élections, contribuent à l’économie et font régulièrement entendre leurs préoccupations.

Pourtant, l’attention politique devient souvent plus visible lorsque les pluies commencent ou à l’approche des périodes électorales. En 2025, par exemple, le Président s’est rendu à Thiaroye-sur-Mer après des inondations et a annoncé des mesures d’urgence en faveur des populations affectées.

La responsabilité des institutions publiques ne devrait toutefois pas commencer avec la première rue inondée. Elle devrait commencer avant la catastrophe : en écoutant les communautés, en anticipant les risques, en répondant à leurs préoccupations et en rendant compte des mesures prises.

Un citoyen ne devrait pas avoir à attendre que l’eau entre dans sa maison pour que sa voix devienne une priorité publique.

La redevabilité est également une responsabilité partagée. L’État doit anticiper, expliquer ses choix et respecter ses engagements. Les citoyens, de leur côté, peuvent s’intéresser davantage à la planification de leurs quartiers, à l’utilisation des ressources publiques et à la réalisation des solutions annoncées. Cela implique de poser des questions, d’utiliser les informations publiques disponibles, de signaler les infrastructures défaillantes et de demander des preuves des résultats.

L’objectif n’est donc pas simplement de construire davantage, mais de construire la confiance à travers un système public dans lequel les décisions sont visibles, les engagements peuvent être suivis et les communautés disposent d’une voix.

Une inondation ne devrait jamais être le premier moment où les citoyens et les pouvoirs publics commencent à parler du même problème.

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